Forces armées : repenser la stratégie de souveraineté française
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De par leur positionnement, les forces de présence et de souveraineté offrent à la France des points d'appui non négligeables, lui permettant également d'assurer une présence sur l'ensemble des parties du globe. « Avec plus de 10 000 militaires issus des trois armées, déployés sur les cinq continents et les trois grands bassins océaniques, elle possède aujourd'hui le second dispositif de forces prépositionnées au monde, après les Etats-Unis. Il s'articule autour de cinq forces de présence établies au Sénégal, en Côte d'Ivoire, au Gabon, à Djibouti et aux Emirats Arabes Unis, ainsi que de cinq forces de souveraineté dans les départements, régions et collectivités d'outre-mer des Antilles, de Guyane, de l'océan Indien (Mayotte et la Réunion), de Nouvelle-Calédonie et de Polynésie française », décrit Elie Tenenbaum, chercheur au centre des études de sécurité de l'IFRI.
Si cette présence participe au rayonnement de la France et permet de compléter le dispositif militaire métropolitain, elle est parfois remise en cause et vient poser des défis capacitaires très importants. En effet, ces forces, situées loin de la métropole, doivent souvent faire face à un dispositif militaire sous tension, pensé au « plus juste » mais venant également mettre en avant des lacunes capacitaires. Ce défi va devoir être pris en compte rapidement par la France si celle-ci veut continuer à être reconnue comme une force internationale et poursuivre ses relations privilégiées avec les Etats sur lesquelles ses forces sont installées. Un défi capacitaire qui vient s'accumuler à un défi opérationnel, au regard de l'évolution du contexte international et de l'émergence de nouvelles menaces, pesant directement sur certaines zones de présence. Que cela soit en Afrique, au Moyen-Orient ou dans l'Outre Mer, ces régions sont en proie à des instabilités, auxquelles la France doit se tenir prête à répondre. Mais les moyens militaires actuels laissent présager certaines difficultés dans le cas d'un recours étendu aux dispositifs existants. L'Ifri a consacré, en 2020, une étude au sujet, intitulée Confettis d'empire ou points d'appui ? L'avenir de la stratégie française de présence et de souveraineté. Celle-ci retrace ainsi l'histoire de la souveraineté française et met en avant les enjeux auxquels les forces de présence et de souveraineté sont et seront confrontées au cours des prochaines années. Le constat est sans appel : le dispositif général doit être revu et renforcé afin de permettre à la France de mener ses missions mais également de faire face à un contexte de concurrence internationale. « Au cours des vingt dernières années, ce dispositif unique a été frappé par une série de déflations d'effectifs et subi des retards successifs dans la livraison de nouveaux matériels. Il en résulte un système de force taillé ''au plus juste'', qui est traversé par d'importantes tensions – quand il ne s'agit pas de ruptures – capacitaires. La fatigue des équipements et la précarisation des effectifs pèsent tout particulièrement sur la capacité des forces prépositionnées à contribuer autant qu'elles le pourraient aux cinq grandes fonctions stratégiques confirmées par la Revue Stratégique de 2017 », met en avant Elie Tenenbaum, auteur du rapport.
Un constat donc d'autant plus d'actualité alors que les menaces identifiées par ce document de référence pourraient venir toucher l'ensemble des zones sur lesquelles la France s'avère présente. Enjeux démographiques, tensions économiques, changement climatique, terrorisme, sont autant de sujets qui, s'ils touchent la métropole, trouvent aussi leur réalité dans les Etats où sont déployées les forces prépositionnées françaises. « La zone Caraïbes-Amérique Latine devrait ainsi demeurer sujette à un dangereux cumul de risques naturels, notamment aux Antilles, et à la menace grandissante de la criminalité organisée. La France devra aussi prendre en compte d'éventuelles confrontations régionales, comme le suggère aujourd'hui la crise vénézuélienne », met en avant l'étude de l'Ifri.

Outre le défi du terrorisme auquel la France est d'ores et déjà confrontée en Afrique, « elle devra aussi faire face à l'enjeu d'un renouvellement générationnel des élites politiques, dont certaines ont confisqué le pouvoir depuis des décennies, posant la question de possibles crises de transition », ajoute le rapport de l'Ifri. Et ce avant de compléter : « dans la zone sud de l'océan indien, elle devra gérer les risques sociaux et environnementaux à Mayotte, relever les défis à la souveraineté française dans le canal du Mozambique, et nouer des partenariats durables dans tout le bassin océanique ». Au Moyen-Orient, les tensions régionales viennent complexifier la place tenue par la France, laquelle se doit de soutenir ses alliés régionaux, une position la forçant de fait à prendre parti dans certains conflits. Si la France a soutenu à de nombreuses reprises l'Iran, notamment dans le cadre de l'accord sur le nucléaire, sa proximité avec le royaume Saoudien et les Emirats Arabes Unis vient complexifier ce rôle de médiateur que la France aurait pu tenir dans la région. « Au plan géopolitique, l'implantation française aux Emirats a pour effet d'ancrer solidement la France à ''l'arc sunnite'', et ce quels que soient les efforts de Paris en faveur de la levée des sanctions économiques sur l'Iran, en application d'un JCPOA [Ndlr : Accord de Vienne sur le nucléaire iranien] pourtant moribond. En effet, Paris s'est engagé, en vertu de la clause d'assistance prévu par l'article 4, ''à participer à la défense de la sécurité, de la souveraineté, de l'intégrité territoriale'' de la Fédération, ainsi qu'à ''dissuader et repousser toute agression qui serait menée par un ou plusieurs Etats''. De telles dispositions impliquent nécessairement la France dans tout scénario de conflit armé avec l'Iran », explique le rapport de l'Ifri. Enfin, en Asie Pacifique les tensions entre les Etats en présence sur les questions de souveraineté, qui s'illustrent notamment en mer de Chine, engagent également la responsabilité de la France, qui devra peut-être se positionner plus durement sur le sujet à l'avenir. A ces questions s'ajoute celle de la compétition internationale, qui s'illustre parfaitement sur le territoire djiboutien où la Chine, les Etats-Unis, la France, l'Italie et le Japon disposent de bases militaires. Une tendance que l'on retrouve d'ailleurs plus généralement en Afrique : « depuis plusieurs années déjà, le continent africain est en effet devenu le terrain d'une compétition stratégique entre puissances telles que la Chine, les Etats-Unis, la Russie, le Japon, l'Inde, la Turquie, l'Arabie Saoudite ou encore Israël. Chacun à leur manière, ces pays entendent mettre en place de nouveaux réseaux d'influence afin de garantir leur accès au théâtre africain et de contrer la montée en puissance des autres acteurs internationaux ». Une compétition internationale faisant ainsi émerger de nouveaux acteurs et venant remettre en question l'influence française dans la région. Outre la présence américaine, la volonté chinoise de s'imposer en Afrique est de plus en plus marquée. Celle-ci pratique notamment une diplomatie de la dette. « Elle s'appuie sur une stratégie de financement de grands projets d'infrastructures liés aux nouvelles routes de la soie, ce qui lui a permis la signature de centaines de contrats et d'accords de coopération militaire, comme au Ghana et au Nigéria », rapporte l'Ifri. Cependant les sommes étant tellement importantes, certains Etats africains se retrouvent dans des situations financières complexes, les obligeant à offrir à la Chine un accès à leurs ressources pétrolière. Par ailleurs, Pékin représente un contributeur non négligeable aux contingents de l'ONU et mène des actions de formation, d'évacuation de ressortissants ainsi que des missions de maintien de la paix.