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Katherine Johnson, la mathématicienne qui a contribué à repousser les frontières de l’espace

Photo de Pierre-François Mouriaux

Pierre-François Mouriaux

Publié le 25 février 2020 à 19:31 - Mis à jour le 09 mars 2026 à 13:11

Le Magazine

N2977 ● 03 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Le 24 février, le monde de l’astronautique apprenait la disparition, à l’âge de 101 ans, de Katherine Johnson, une des premières chevilles ouvrières du programme spatial habité américain.

Née le 26 août 1918 à White Sulphur Springs (Virginie Occidentale), Katherine Johnson (née Coleman et mariée une première fois avec James Goble, qui décédera en 1956) s’engage très tôt dans des études de mathématiques, une de ses passions. Après avoir obtenu son diplôme de mathématiques en 1937, elle s’investit dans l’enseignement. Deux ans plus tard, elle rejoint le centre d’étude de mathématiques de l’université de Virginie Occidentale (Morgantown).

En 1953, elle est recrutée par le Langley Research Center (LaRC), centre de recherche en aéronautique dépendant du National Advisory Committee for Aeronautics (NACA). L’aviation à réaction étant en plein développement, le LaRC a alors un besoin urgent de spécialistes, notamment des mathématiciens, y compris des personnes de couleur. La démarche est d’autant plus singulière que la ségrégation fait alors rage aux Etats-Unis. Katherine Johnson intègre une équipe chargée des études sur les vols en tant que « calculateur humain » – les ordinateurs n’ayant pas encore les performances suffisamment fiables. Si, au sein du LaRC, le personnel travaille de concert, la vie au quotidien n’échappe néanmoins pas à cette ségrégation. Par exemple, dans la salle à manger, il y a eu un temps une table pour les « calculatrices de couleur », ce qui ne laissait pas Katherine Johnson indifférente. En effet, depuis le collège, celle-ci n’a eu de cesse de militer pour l’égalité raciale à travers l’Alpha Kappa Alpha, une société universitaire (fondée en 1908) soutenant les actions des femmes afro-américaines.

De l’aéronautique au spatial.

« Un satellite fabriqué par les Rouges file dans le ciel de l’Amérique », titre le 5 octobre 1957 le Daily Press de Newport News. La veille, l’Union soviétique venait en effet de lancer le premier satellite artificiel de l’histoire. Pour les Etats-Unis, c’est le choc ; il devient urgent de rattraper l’ennemi idéologique. Pour cela, le président américain Eisenhower crée le 29 juillet 1958 la National Aeronautics and Space Administration (NASA), une agence spatiale qui regroupe de nombreux laboratoires ou organismes tels que le centre de Langley. Alors que la NASA reçoit comme principale mission d’engager les premiers vols habités américains, l’équipe où se trouve Katherine Johnson étudie les trajectoires que devront prendre les vaisseaux spatiaux.

Début 1962, tandis que l’astronaute John Glenn se prépare à accomplir le premier vol orbital américain Friendship-7 (Mercury-Atlas 6), Katherine Johnson vérifie l’ensemble des calculs orbitaux réalisés au préalable par un IBM. John Glenn aurait affirmé : « Que cette femme vérifie les chiffres. Si elle décrète qu’ils sont justes, je suis prêt à y aller ». Après avoir effectué son vol le 20 février, John Glenn devient un héros de l’Amérique. Dans le même temps, la communauté noire célèbre son héroïne qui obtient quelques lignes de reconnaissance dans une partie de la presse.

En 1969, les calculs de Katherine Johnson servent encore pour la mission Apollo 11 qui réalise le plus grand exploit de l’humanité : faire atterrir sur la Lune un équipage et le ramener sain et sauf sur Terre.

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Avant de quitter son poste, Katherine Johnson travaille sur des calculs de trajectoire… pour une éventuelle mission vers Mars.

Le temps des hommages.

On doit la (re)découverte du rôle des afro-américaines dans les débuts de la conquête de l’espace à la journaliste indépendante Margot Lee Shetterly, fille de l’un des premiers ingénieurs noirs ayant travaillé à la NASA. Son travail séduit immédiatement le réalisateur et producteur Théodore Melfi qui décide d’en faire en 2015 un film intitulé Figures de l’ombre (Hidden Figures) dans lequel trois femmes sont tout spécialement mises à l’honneur : Dorothy Vaughan, Mary Jackson et Katherine Johnson (interprétée par Taraji P. Henson).

Le 24 novembre 2015, le président Barack Obama remet à Katherine Johnson la Médaille présidentielle de la Liberté puis, le 11 août 2019, c’est au tour du Congrès américain de lui délivrer la Médaille d’or du Congrès (ainsi qu’à toutes les femmes ayant travaillé à la NACA, puis à la NASA entre 1930 et 1980).

Entre temps, en septembre 2017, un nouveau centre de calcul est inauguré au Langley Research Center de la NASA dont l’objectif est « d’ouvrir la voie à notre transformation numérique dans une nouvelle ère passionnante de modélisation et de simulations sophistiquées » (David Bowles, directeur de Langley). Le nouveau centre est alors baptisé le Katherine G. Johnson Computational Research Facility.

Quelques heures après la disparition de Katherine Johnson, le 24 février 2020, l’administrateur de la NASA Jim Bridenstine lui rend un ultime hommage : 

« Notre famille NASA est triste d'apprendre que Katherine Johnson est décédée ce matin à 101 ans. Elle était un héros américain et son héritage pionnier ne sera jamais oublié. […] Elle a aidé notre nation à repousser les frontières de l’espace à mesure qu’elle permettait aussi aux femmes et aux minorités de participer à leur tour à cette quête universelle qu’est la conquête spatiale. Son dévouement et ses talents en tant que mathématicienne ont aidé à envoyer l’Homme sur la Lune, et ont avant cela permis à nos astronautes de faire leurs premiers pas dans l’espace, un chemin qu’ils poursuivent aujourd’hui encore avec la conquête de Mars ».

Barack Obama, lui, déclare : 

« Après une vie entière à atteindre les étoiles, aujourd'hui, Katherine Johnson a atterri parmi elles. Elle a passé des décennies en tant que personnage caché, brisant les barrières dans les coulisses. Mais à la fin de sa vie, elle était devenue un héros pour des millions de personnes – dont Michelle et moi. »

Mais laissons les derniers mots à Katherine Johnson elle-même : « J’ai toujours donné le meilleur de moi-même… il faut toujours donner le meilleur de soi-même ».

Références.

Un ouvrage : Les figures de l’ombre, Margot Lee Shetterly, HarperCollins, Paris, 2017

Une interview de Katherine Johnson, chaîne YouTube du Centre Langley de la NASA, septembre 2017

Un film : Les figures de l’ombre(Hidden Figures), Théodore Melfi, Twentieth Century Fox, Etats-Unis, 2016, 127 minutes.

Philippe Varnoteaux est docteur en histoire, spécialiste des débuts de l’exploration spatiale en France et auteur de plusieurs ouvrages de référence.

A (re)lire.

Combien de pas jusqu’à la Lune, de Carole Trébor

Albin Michel Jeunesse, 448 pages, 14 x 21 cm

La mathématicienne afro-américaine Katherine Johnson, réhabilitée en 2016 par le film Les figures de l’ombre de Theodore Melfi, est également devenue un personnage de roman, imaginé par l’écrivaine française Carole Trébor. Celle-ci, historienne de formation, s’est spécialisée dans la littérature d'enfance et de jeunesse, et s’est fait connaître avec son roman post-apocalyptique U4 : Jules, paru en 2015 chez Nathan & Syros.

Combien de pas jusqu’à la Lune retrace le singulier parcours de cette figure encore méconnue, née en pleine ségrégation mais parvenant à intégrer la Nasa, où elle s’est illustrée par des calculs de trajectoires nécessaires au premier vol orbital américain (John Glenn, février 1962) et au premier débarquement lunaire (Apollo 11, juillet 1969). Carole Trébor décrit par la même occasion l’évolution des droits des Noirs et des femmes aux Etats-Unis, durant un demi-siècle. Un livre accessible dès l’âge de 13 ans, et surtout inspirant, en particulier pour les jeunes filles qui pensent encore que les sciences restent une histoire de garçons.

PFM

Pierre-François Mouriaux

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MCO